"520PF Plongée dans l'univers étrange de l'hospitalisation"

13 - Les voisins

Les voisins

 

J’ai déjà évoqué mon premier voisin, Chif, un peu mon second, Gilles, et je présenterai tout à l’heure mon troisième, Robert. Mais déjà, tu l’as compris, entre ces trois hommes, les différences sont nombreuses et pourtant la cohabitation vingt quatre heures sur vingt quatre a dû avoir lieu. L’espace clos où s’effectue le séjour hospitalier, « l’hospitalité » (mais est-ce bien ce sens-là qu’il faut entendre ?), est étroit, restreint. La promiscuité est importante, la pudeur en prend un coup. Plus encore, lorsque, comme en 520PF, tu es coincé dans ton 2m² et que tu ne peux donc pas échapper à ce qui se passe dans la chambre. Le côté concentrationnaire te saute aux yeux, soufflé à l’oreille par Ivan. Tu subis et tu ne peux pas t’échapper… Le voisin est un peu, dans ce sens, un codétenu. Il n’a pas non plus choisi d’être là, il ne t’a pas choisi, tu ne l’as pas choisi. Le motif de son incarcération est différent du tien, mais vous vous retrouvez à deux. Jour et nuit. Pendant des semaines. Comme en prison…Alors, le plus mobile des deux prend l’ascendant sur l’autre, parfois bien impuissant, et qui doit subir, comme j’ai subi les errances de Chif. En prison, les prises de pouvoir en cellule multiple sont fréquentes, mais avec des débordements violents qu’on ne connaît pas (quasiment) à l’hôpital. Mais les situations qui se délitent, qui dégénèrent en chambre double sont nombreuses. Le mot qui est utilisé pour définir cet état de fait est « incompatibilité d’humeur »…L’incompatibilité est bien là, mais elle n’est pas d’humeur, elle est plus profonde, elle se situe entre deux individualités, entre deux cultures, deux modes de vie. L’écart se cristallise alors entre les habitudes de vie de l’un et celles de l’autre. Ce cristal peut devenir iceberg et provoquer le naufrage de la cohabitation…Mais il peut aussi fondre doucement, s’acclimater, jusqu’à ce qu’un terrain d’entente se fasse jour (« Terre ! ») et qu’apparaisse la terra incognita où de nouvelles bases, de nouveaux espoirs, peuvent voir le jour. Robinson es-tu là ? Quand Vendredi arrive (un vendredi) il n’est qu’un sauvage. Robinson a donc (dans la logique de son époque) tout pouvoir sur lui. Quand tu arrives dans la chambre, tu poses le pied (pour moi, c’est le droit, le gauche, je ne peux pas…) sur une terre inconnue, mais qui n’est pas déserte ! La vie y est déjà représentée et elle s’y est installée, y a posé son cadre. Alors, comme vendredi (en plus, je suis arrivé à « L’Espérance un vendredi !), tu t’y soumets ou non. Pour  lui, ne pas s’y soumettre, signifiait sa mort. Pour toi, cela peut signifier une entente difficile (l’incompatibilité d’humeur !), ou le début d’une négociation (je te fais des concessions, tu m’en fais, et soyons bons amis !). Pour moi, fort de l’expérience de mon bon maître Robinson, mais vivant dans une culture moderne, empreinte de valeurs humanistes (si ! si !), je me suis lancé sur la voie de l’adaptation. A la personne, à ses modes de vie, son caractère, ses travers, ses qualités… j’ai fait de nombreuses concessions. Avec Chif, mes efforts ont été grands, mais ma faiblesse l’était aussi, ceci explique probablement cela…Avec Gilles, mon second voisin du 520PF, J’ai fait de petits efforts, pour lui montrer ma bonne volonté, et, tout de suite, il en a fait aussi. Très vite, nous avons donc trouvé l’île. Le terrain d’entente, et d’entente cordiale. Avec lui, il y eut du partage, du respect, de l’écoute, de la compréhension, c’était parfait ! Un peu comme si Robinson rencontrait Robinson. Quoique…Avec Robert qui sera dans la galerie de portraits, il a fallu passer le temps nécessaire d’acclimatation, pour l’apprivoiser en somme, car je sentais chez lui une méfiance, une défiance, une inquiétude palpable à mon arrivée. Mais très vite, tout a été simple. Il est comme çà : simple. Avec lui, pas de triche, pas de faux semblants, c’est ou ce n’est pas. Il est d’un bloc, monolithique. Sans entre deux, tout est clair. Il m’a dit un jour : « Moi, ou t’es un copain, ou je te le fous sur la gueule ! » Quand je disais monolithique, c’est çà que je voulais dire ! Avec Robert, plus encore qu’avec Gilles, j’ai découvert la fraternité imposée par notre condition de co-détenus. On évoque parfois les « frères d’armes », mais ici, point d’armes. Il y a la proximité, le rapprochement, l’idée d’une union de forces aussi, dans le sens d’une solidarité. Si Robinson avait débarqué sur son île avec un autre Robinson, ils auraient pu, en unissant leurs forces et leurs connaissances, s’organiser bien mieux que ne le fit l’unique Robinson. Ils auraient pu aussi, très vite, en hommes civilisé, en arriver à s’entretuer, mais ceci est une autre histoire… Mais avec Robert, on est deux Robinson, et c’est la version positive qui l’emporte. Tu m’aides et moi je t’aide. Tout çà, sans chichis, sans tralala (j’aime pourtant bien les tralalas !) bref, sans manières. Avec simplicité et humanité. Robert était pauvre, mais c’est un homme très riche !

Parfois, le torpillage d’une cohabitation est dû à l’écart d’âge. Mais pas toujours. J’ai deux exemples en tête, issus de discussions avec les différents protagonistes. Le premier voit un homme d’une soixantaine d’années partager sa chambre avec un jeune d’une vingtaine d’années. Quarante années et des modes de vie trop éloignés les séparent. Le vieux se couche tôt, se lève tôt. Le jeune se couche tard, se lève tard… Si l’un des deux gène l’autre, çà ne marche plus. Le bruit tardif, ou matinal réveille l’un ou l’autre. L’entente cordiale n’existe pas, les relations sont tendues. Si l’on ajoute à cela la télévision…Les sujets de discorde peuvent aisément se multiplier par le nombre de chaînes de la TNT ! Que dire du choix de regarder le vingt six millième épisode de Derrick ou les derniers clips sur MCM ? Le dilemme est celui de l’âge, du temps qui sépare les deux personnes, mais aussi, sans doute l’incapacité de l’un comme de l’autre à tenter de s’adapter au voisin. Faire l’effort, le premier pas (remarque que dans un centre de rééducation fonctionnelle, le premier pas est souvent difficile à faire !). Ambiance pourrie au rendez-vous.

L’autre exemple met en scène un homme de quatre vingts ans et un jeune homme d’une trentaine d’années. L’écart d’âge est donc encore plus important que précédemment, et pourtant, l’ambiance est bonne entre ces deux comparses. Un peu comme un grand’père et son petit fils. Ils s’écoutent, se parlent, comprennent leurs rythmes de vie différents, l’un plaisante sur les ronflements de l’autre mais avec beaucoup de respect, gentiment. Dans cette chambre, malgré l’écart d’âge, il fait bon vivre. Nous ne pouvons donc pas considérer que le seul critère de l’âge soit suffisant pour provoquer, ou non, l’entente entre deux patients dans une chambre. Alors ? Quid des vieux avec les vieux, ou des jeunes avec les jeunes ? On pourrait penser, peut-être, que çà irait mieux, mais très objectivement, il me semble que c’est pareil. Le problème n’est pas dans l’âge, fausse piste, nous dit Kurt Wallander ! La clé de l’entente réside dans les individualités. Quelqu’un qui est sociable et attentionné le restera. Quelqu’un qui ne l’est pas aussi… Le petit effort réalisé peut faire fondre l’iceberg et faire apparaître la terre nouvelle. Voilà l’idée ! Ah ! Les voisins !

 



11/03/2009
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