"520PF Plongée dans l'univers étrange de l'hospitalisation"

8 - Conclusion provisoire

Conclusion provisoire

 

         Ainsi, dans ce service hospitalier, qui n’a parfois d’hospitalier que le nom, le meilleur côtoie le pire, le drôle confine parfois au tragique, et, finalement inscrit bien cette organisation dans la vie. Ce qui te fait rire aujourd’hui te fera peut-être frémir demain. Après ma chute, mais déjà un peu aussi avant, certaines émissions télévisées présentant des « gags », c'est-à-dire des scènes sensées faire rire, me faisaient mal. Peut-on rire du malheur des gens, de leur souffrance ? Qui n’a jamais souhaité se retrouver seul, sur un île déserte ? Seul dans sa catégorie, Robinson nous clame son désir de retrouver la civilisation !

         Ce séjour m’a permis de croiser l’humain, le vrai, celui qui m’est frère (ou sœur), celui qui calme ma douleur, apaise mon tourment et guérit ma blessure, et sans lequel cela n’aurait pas été possible. Celui-là est aussi bien pompier, médecin, infirmier, aide-soignant, ou stagiaire. A tous ceux-là, mon unique message, empreint de gratitude, est qu’ils continuent à travailler dans cette belle humanité, sans rien changer, car ils sont sur la bonne voie ! Pour les autres, les progrès seront bien souvent difficiles. Ils ont eux même trop souvent été niés dans leur rôle, dans leur fonction, et, peu à peu, ils se sont enfermés dans un rôle d’exécutant, de travailleur, mais pas ou plus dans un rôle de soignant…Comme l’aide-soignant des urgences, qui n’entend plus la douleur de l’autre. Trop de négations endurées rendent sourd… Je souhaite, à tous ceux-là, un réveil de leurs consciences d’hommes et de femmes au service d’autres hommes et femmes, et, dans cette attente, qu’ils ne fassent pas trop de mal aux gens qui tombent entre leurs mains…

         Parce que voilà, un beau jour, c’est fini. Adieu Salenvrac ! J’espère ne plus jamais devoir y retourner… Mais qu’est ce que je sais de mon avenir ? Alors mes trois bagages ont vite été rangés, le courrier sous le bras, je peux enfin sortir, sur un brancard, et m’évader de la chambre 520 PF. Direction un Centre de Rééducation Fonctionnelle où l’on achèvera la récupération de mes fonctions motrices, pour  les autres çà devrait aller !

         Tout va très vite ! Tu enfiles un pull parce que dehors il gèle (tiens c’est vrai, j’avais oublié l’hiver), et hop ! sur le brancard poussé par des ambulanciers pressés. J’ai quand même glissé un regard rapide à la « salle de bains » de la chambre que je n’avais jamais vue. Bof ! Elle est toute petite…A peine le temps de jeter un « au revoir » rapide et nous voilà dans les couloirs, les ascenseurs, les urgences…Tiens, l’aide-soignant est toujours là… no comment…

Ambulance, le soleil brille, et rapidement, on arrive à « L’espérance », Centre de Rééducation Fonctionnelle. Lieu étrange, hors du temps lui aussi, mais d’une autre manière encore. Ma femme me rejoint, et on m’installe dans une chambre double : 239 PF. Bon, PF je connais déjà, mais curieusement, je suis encore du côté P…Allongé dans ce nouveau lit, je regarde par la fenêtre, et je vois un arbre magnifique, genre cèdre, qui étale ses branches au soleil. Bon, côté vue, çà ira… Mais est-ce que je vais aussi rester ici dans ce lit ? Comment est mon voisin, absent pour le moment ?     

 

         Dès le lendemain matin, on m’apporte un fauteuil roulant, on m’installe dessus et je peux sortir de la chambre ! Une sorte de cale maintient ma jambe gauche et, ma foi, je ne me débrouille pas si mal. J’avance en poussant la roue avec la main droite et à l’aide de mon pied droit. Sensation de liberté immense après deux semaines passées au lit. Finis les deux m², à moi les grands espaces ! Et je revois le Capitaine Haddock auquel on remet aussi un fauteuil roulant quand il se fait cette « belle » entorse au pied et qui s’exclame : «  Vive la liberté ! » sous l’œil humide de Bianca Castafiore qui pense : « Madonna ! Quel enfant ! » Je peux, dès lors, découvrir ce couloir où se situe ma chambre, les ascenseurs, qui mènent au rez de chaussée, à la salle à manger, aux couloirs vers les salles de rééducations, aux locaux administratifs…Que de couloirs ! C’est immense ! Cette soudaine liberté, ces grands espaces, cet accroissement subit de mon « lebensraum » font que je suis grisé, et …Que je ne me souviens plus, une fois revenu dans le couloir, du numéro de ma nouvelle chambre…Enfin, après quelques doutes et erreurs, je retrouve mon nouveau lieu de vie…

         Dans les premiers temps, j’aurai encore besoin d’aide pour m’installer sur le fauteuil roulant, mais, très vite, je me débrouillerai tout seul pour monter et descendre de ma Cadillac. Mais, à nouvelle liberté, nouvelle contrainte, mes repas seront dès lors à prendre en bas, dans la salle à manger, et non plus servis en chambre. Arrivent alors les horaires à respecter. Le midi et le soir, çà va. Le matin, c’est beaucoup plus difficile d’être prêt à l’heure. Je suis encore malhabile pour ma toilette, et entre les contraintes physiologiques (mais si, tu sais bien, …pipi, caca !) et la toilette gymnastique, le temps s’écoule vite ! Par deux fois déjà, je suis arrivé « hors délai » (comme on dit au Tour de France !) au petit déjeuner mais j’ai été admis quand même ! Ouf !

         Il faut dire qu’ici, j’ai gagné une magnifique paire de bas de contention. L’inactivité peut en effet provoquer des problèmes circulatoires, genre phlébite, et ces bas, en comprimant les jambes, favorisent la circulation du sang. Mais ils ralentissent considérablement ma préparation matinale ! Je suis très beau avec ces bas blancs très moulants, tu imagines, mais je ne parviens pas à enfiler le gauche… Nouvelle dépendance !

         Ici, on te donne, à ton arrivée, une petite pochette, à porter autour du cou. Dedans, tu peux mettre ton portable, ton argent et ainsi, les emmener partout. C’est un peu l’uniforme d’ici mais c’est assez pratique. Quoique je préfère mes poches !

         Dès que tu es en bas, tu te mêles au trafic incessant des couloirs. La norme de déplacement ici est le fauteuil roulant, mais il y a aussi beaucoup de personnes qui se déplacent avec des béquilles. Le reste est habillé en blanc, se déplace comme dehors, sur ses jambes, c’est le personnel. Le Code de la Route est respecté, on roule à droite dans les couloirs, sauf parfois quelque hémiplégique qui préfère rouler à gauche…

         C’est bien un monde à part (décidément, je vais avoir du mal à retrouver le monde ordinaire) qui rassemble des hommes et des femmes nécessitant une rééducation motrice (réapprendre à marcher, à utiliser ses membres) et de réadaptation (réapprendre à vivre avec un corps différent…). Les causes de l’hospitalisation à « L’Espérance » sont diverses et variées. De nombreuses personnes ont subi un AVC (Accident Vasculaire Cérébral) et se remettent du coma qui a suivi l’accident, mais aussi des séquelles diverses dont l’hémiplégie est le plus grand représentant. De nombreux hommes diabétiques ont été amputés d’une jambe (parfois deux, jamais au-delà !) et viennent pour l’installation d’une prothèse qui leur permettra de remarcher. D’autres encore ont eu des accidents comme moi, de tous les âges, et sont cassés de ci, de là…Chacun ici a donc son problème de santé qui l’a amené et cela rend l’ensemble assez solidaire. Les journées se déroulent dans le chacun pour soi, puisque les horaires des rééducations et des soins sont individualisés. Le temps des repas est, comme ailleurs, beaucoup plus convivial. De petits groupes se forment, des liens s’établissent, des amitiés naissent. Généralement, on trouve une ou deux tablées de femmes, dont une de mamies qui mangent (et parlent !) ensemble. Les jeunes hommes (souvent accidentés) se regroupent aussi. Les plus âgés, souvent aussi les plus anciens dans la maison, se rassemblent également. Quant à moi, je n’ai jamais cherché à m’intégrer dans un groupe précis, en éliminant les autres. C’est mon côté « marginal sécant » qui me permet de naviguer d’un groupe à l’autre et de faire ainsi connaissance avec tous. J’ai toujours hésité à intégrer trop profondément un groupe, une organisation, trop aveuglément… C’est comme les syndicats (certains syndicats) dans lesquels, une fois syndiqué, tu n’as plus qu’à suivre la ligne officielle, au détriment de la tienne propre. Et çà, moi, çà me gène. Je préfère garder ma liberté de penser (comme disait l’autre !). Alors ici, je ne serai pas dans un groupe plutôt qu’un autre, ma curiosité m’emmène vers tous…



09/03/2009
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