"520PF Plongée dans l'univers étrange de l'hospitalisation"

7 - Les visites

Les visites

 

         « Les visites sont autorisées tous les jours de 13h00 à 20h00. » C’est affiché dans le couloir. Alors, les gens viennent te voir. Pour montrer leur affection, leur amour pour toi, leur solidarité, leur regret de ce qui t’arrive, leur envie que tu guérisse et que tu retrouves ta place auprès d’eux…C’est super ! Tu te découvres une popularité qui, jusque là, ne t’avait jamais sauté aux yeux. Je crois, mais c’est mon côté provocateur qui a pris le dessus, que je les ai tous accueillis avec un « Comment çà va ? » alors que c’est à moi qu’ils venaient poser la question.

         Je crois bien que la première visite que j’ai reçue a été celle d’une voisine qui était venue rechercher sa mère hospitalisée à un autre étage. Elle en a donc profité pour passer me dire bonjour. Je me souviens de son pauvre sourire en me voyant, de ses yeux qui s’embuaient de larmes en me voyant. Elle n’est pas restée très longtemps, mais l’impression qu’elle m’a laissée est que je devais avoir une vraie sale tête de zombie pour qu’elle soit aussi émue… Visite informative. En effet, je ne me vois pas (il n’y a pas de miroir dans mon 2m² !) mais je me découvre dans le regard de l’autre, celui qui vient me voir… Alors, pour cette première visite, ce n’est pas brillant, brillant…

         Les autres verront quotidiennement se succéder parents et amis. Tous des gens aux intentions pures. Leur objectif est de me soutenir le moral, m’assurer de leur compassion, me rassurer de leurs bons sentiments à mon égard. C’est vrai que çà fait du bien quand tu es là, couché, faiblard, récupérant peu à peu de cette maudite opération. Cà chauffe le cœur de se sentir intégré à un groupe social auquel ton absence provoque un manque. C’est cela qu’ils viennent me dire (ou en tous cas, c’est ce que j’entends) tous, la famille, les voisins, les amis : « Tu nous as fait peur, tu nous manques déjà, guéris vite ! » Pour certains on peut même ajouter : « On t’aime ! » Alors ton cœur, jusque là assez flagada, se remet à battre avec un peu plus de chaleur…Tu survis mieux… Tu revis ! Ah ! Si seulement, mes deux modèles avaient pu recevoir des visites ! Ils auraient, n’en doutons pas, mieux supporté leurs conditions d’îlien ou de détenu du goulag !

         On t’apporte des choses aussi ! Des cadeaux pour t’occuper, pour manger, boire, lire, jouer, etc…C’est l’objet qui va ancrer la visite comme instant positif. Je m’explique. La visite est positive, je l’ai dit. Mais, tôt ou tard (20h00) elles se terminent et les gens s’en retournent dans leur vie du dehors, celle qui te manque à toi qui es dedans. Alors, pour que l’impression de leur visite perdure, tu ressors leur cadeau un peu comme pour faire durer un peu plus cette sensation positive que tu as connue en leur présence. L’objet offert prend alors une toute autre dimension que celle de l’objet, de la chose inerte, il devient un lien symbolique avec l’extérieur. De mon 2m² salon-cuisine-salle de bains, cet objet venu de l’extérieur m’ouvre à d’autres espaces. Un peu comme si le fait de le recevoir ouvrait une fenêtre et aérait la chambre 520…

         On m’a offert des fleurs ! Avec un vase ! A moi ! J’ai beau rechercher aussi loin que possible, je ne me souviens pas en avoir jamais reçu…  « On n’offre pas de fleurs à un homme » Cette formule est inscrite dans notre culture depuis longtemps. Pourtant, sans que ce cadeau fasse de moi un être efféminé, il m’a réellement touché, presque ému. Il a en tous cas, apporté une touche colorée dans mon univers pisseux, et une touche parfumée dans mon univers qui, avec Chif, ne sentait pas la rose…

         Du chocolat, des biscuits, du chocolat, des mots croisés, du chocolat, des gâteaux, du chocolat, du chocolat…J’ai vraiment reçu beaucoup de chocolat ! J’en ai goûté un peu, mais le reste, je l’avoue, a été distribué au personnel de passage dans la chambre ou est reparti à la maison via ma femme et ma fille. Je crois , pour ma défense, que si j’avais mangé tout ce qu’on m’a apporté, j’aurais fini obèse…

         Des revues de mots croisés, des mots fléchés pour passer le temps. J’aime les mots croisés aux définitions tarabiscotées de Michel Laclos, fréquemment à double sens, parfois proches du calembour, « fiente de l’esprit » selon Boby Lapointe. Mais, sans doute parce que j’étais encore trop faible, je n’y parvenais pas, et le plaisir connu d’habitude dans ces recherches, était absent… Alors, j’ai rangé le tout dans un tiroir en attendant des jours meilleurs.

         Autre effet des visites qui se succèdent jusqu’à parfois quatre dans la même après-midi, on parle ! Avec Chif, je ne parlais pas, il ne comprenais pas ce que je lui disais, et moi ce qu’il me répondait, dialogue de sourds ! Quand donc apparaissent les visiteurs, tu te surprends à entendre le son de ta propre voix, à l’entendre résonner dans la chambre. On te questionne :  « Comment çà va ? » (juste après que moi, je le leur ai demandé !) « Comment tu te sens ? » Voilà, on y est, résumé des épisodes précédents ! A la première visite, c’est un peu difficile, mais au bout de sept à huit, çà va, ton discours est prêt. Je résume les trois actes : Acte 1 : Historique de l’accident, urgences, opération, et 520 PF. Acte 2 : Bilan actuel. Acte 3 : Perspectives d’avenir.

         La grosse difficulté réside bien dans l’acte 1. La répétition des circonstances de l’accident est difficile. Ce moment reste traumatique, et donc traumatisant. Le fait de l’évoquer jusqu’à cinq ou six fois par jour ne facilite pas non pas l’oubli, mais la possibilité de tourner la page. Alors, je faisais des bonds à l’endormissement, l’image du vol plané revenait avec la phrase « Oh là là ! Ce coup là, je vais me faire mal ! »

         Alors, parfois, ces visites, qui partent pourtant du meilleur des sentiments, peuvent avoir un retentissement néfaste sur l’état des personnes…Parfois le visiteur pousse même le souci du morbide un peu loin, avec des questions inquisitrices et tu es obligé de l’arrêter ! « Touchez-là mon cher beau-frère, touchez-là vous dis-je ! » disait Higelin dans une chanson. Mon beau-frère à moi est plutôt, outre un nombre important de qualités humaines qui font que je l’aime beaucoup, pessimiste. Mais pessimiste, version moins, négativo-dépressif, enfin down quoi…Alors, me rendant visite, plein de bons sentiments à mon égard, il arrive et commence à creuser. Je lui fais donc le discours en trois actes, ce qui d’ordinaire satisfait le chaland…Mais pas lui ! Dans chacun de mes trois actes, il pointe la faille, et il trouve, à chaque fois, la porte menant à la cave, au sous-sol, aux souterrains, voire aux catacombes ! Et vas-y que je te tire vers le bas : « Cà fait vraiment mal, hein, quand çà casse ? Tu l’as senti ? Cà bouge ? » Le tout avec des grimaces de douleur, qui me prouvent, malgré tout, qu’il souffre pour moi… Mais comme c’est difficile de replonger dans tout çà ! Et il continue : « Et si, après, çà ne se passait bien, si tu ne pouvais plus remarcher… » Alors là, mon calme légendaire, ma patience semi-séculaire sont rentrés dans leur trou, et j’ai lancé : « Ecoute, j’en sais rien, je ne veux pas, je ne sais pas de quoi demain sera fait ! Je pense au jour le jour, pour le moment, c’est tout ce que je peux faire ! » Et j’ai alors terminé pour lui clore le bec :  « Et toi ? Tu sais ce que tu vas faire demain ? C’est peut-être toi qui sera dans ce lit à côté de moi ? Qu’est-ce que tu en sais ? » C’est fini, échec et mat. Il me laissera dès lors avec mes doutes, mes questions, mes démons…Ouf !

         Ah ! Ces visiteurs ! Les copains du Club qui viennent hors horaires de visite et qui baragouinent une excuse (très) bidon à l’infirmière ! Les voisins, les amis, la famille…

         De plus, on multiplie tout çà par deux, puisque dans la chambre 520 PF, il y a une chambre et une fenêtre. La (très) grande famille de Chif est passée le voir au grand complet, mais à tout de rôle. Ils arrivent, parlent, s’assoient, sortent du sac de quoi manger et boire, et puis ils laissent passer le temps…Ils sont là. Leur seule présence est en soi un cadeau fait au malade. Le voyage a parfois été long pour venir s’échouer à côté de ce lit. Les enfants sont fatigués, ils patientent sagement… J’aime ces moments de creux, ceux qui arrivent après l’échange d’informations : celles d’ici, et celles de là-bas. Quand on pense avoir tout dit, et qu’un premier silence s’installe… C’est là que tu ter souviens d’une anecdote, d’un de ces micro-évènements d’ici, d’un appel téléphonique ou d’une visite. Tu te glisses alors dans la confidence ouverte par le silence. C’est le moment du « J’en ai marre ! » soufflé plus que dit, tu t’autorises alors à lâcher une petite baisse de forme, à moins que n’aies besoin que d’un peu de réconfort…Ou les deux !

         Un jour que j’étais sur le bassin, pudiquement recouvert d’un drap immaculé, mais à la fois en situation d’équilibre précaire et en recherche de position de tir, un jour donc, entrent deux visiteurs pour Chif. J’eus beau leur glisser un « excusez-moi, je suis sur le bassin » gêné, cela ne les a pas arrêtés dans leur élan vers leur ancêtre. Tout au plus, la jeune femme a-t-elle ouvert légèrement la fenêtre… Cà ne devait pas sentir la rose…Ils ont enfin été invités à sortir quand Zorro, l’aide-soignant, est venu me libérer. Ouf encore !

         Parfois, on peut remplacer une visite par un petit coup de fil. Les motivations et les questions sont les mêmes, c’est bien naturel. Les réponses aussi (rapport en trois actes). Simplement, le téléphone sonne, c’est une évidence, quand appelle l’interlocuteur…Mais il ne sait pas, lui, il n’a pas l’image, à quel moment de ta vie de reclus il appelle. Alors, çà tombe n’importe quand…L’appelant, lui, pense, en relation avec sa vie, que c’est le bon moment, mais pour lui ! Dans sa vie…Pas pour toi, dans la tienne…Alors le téléphone sonne quand tu es sur le bassin. Ouille ! Pas pratique. Difficile aussi d’avoir une conversation détachée quand tu es … en posture…Entre savonnage et rinçage, ou au milieu du rasage et l’on raccroche un combiné moussu ! Au milieu du (savoureux) repas, et tu mangeras froid (en plus !)…Au cœur de la sieste…Parfois le soir, une fois bouclé l’emploi du temps des turpitudes quotidiennes, médicaments avalés, tu t’allonges, tu te détends et tu soupires… Ouf ! Et juste là, dring ! Le voilà qui sonne : Les affaires reprennent !

         Voilà pour les visites, qui, même si elles sont parfois décalées par rapport à ta situation, restent des marques d’amour ou d’affection importantes, des soutiens indispensables qui ont dû, soyons–en sûrs, beaucoup manquer à Robinson Crusoë et à Ivan Denissovitch, nos deux mentors !

 

 



08/03/2009
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