"520PF Plongée dans l'univers étrange de l'hospitalisation"

6 - Le Personnel

Le Personnel

 

Toute cette belle organisation de l'hôpital ne peut fonctionner que grâce à la présence (et, pour certains aussi, le travail) d'un personnel qualifié. Ces professionnels sont rangés dans des catégories bien délimitées, très hiérarchisées. Comme à l'armée… Si tu regardes bien, tu verras que la distinction entre les différentes catégories de personnels est matériellement observable par la tenue qu'ils portent. Ainsi les blouses blanches ouvertes sont pour les médecins, le stéthoscope est aussi l'apanage de certains professionnels, dont les infirmières. La couleur du liseré sur la poche de la blouse est révélatrice de la place occupée dans la hiérarchie… Dans toutes les hiérarchies (comme à l'armée) le système est pyramidal. Il y a moins de chefs que d'exécutants. A l'hôpital, c'est pareil. Tout en haut, il y a le Professeur, Chef de clinique, le Mandarin, et plus on descend, plus la valetaille est nombreuse pour finir par les aides au service hospitalier et les fangios des lits…

 

Visite du médecin en 520 PF.

 

 Il entre, suivi comme une poule de ses poussins, par les étudiants en médecine reconnaissables à leurs dossiers dans les bras. Le chef, lui, a une main dans la poche. Les carabins suivent le maître. Les bons élèves devant, proches du maître, prêtes à boire ses paroles, les moins bons derrière, discutant entre eux, plaisantant, traînant un peu en queue de peloton. Ils finissent cependant auprès du maître, car là est leur place. On écoute ensuite le maître qui parle, non pas au patient, à qui il a (dans les bons jours) à peine jeté un rapide bonjour, mais aux étudiants. Cette anti-communication exonère le patient (qui doit l'être particulièrement à ce moment !) du débat qui pourtant le concerne en tout premier lieu. Parfois, il jettera  un rapide coup d'œil à ton pansement, parfois non. Au bout des quatre vingt dix secondes que dure sa visite, il tourne les talons et s'en va, suivi comme lors de l'entrée par ses canetons carabins… Si, d'aventure, tu as une question à lui poser, c'est là, au moment du tournage de talons qu'il faut l'arrêter par un « Excusez-moi ! » lancé comme les bolas argentines dans les pattes du guanaco. C'est alors que tu poses ta question à laquelle, bribe par bribe, il apportera sa réponse, si tant est que Monsieur le Professeur est en bonne forme ce jour-là…J'ai ainsi tenté de savoir (le patient a parfois de ces questions, je vous jure !) qui m'avait opéré. Oui ! Je sais, c'est un peu curieux comme question, mais légitime, non ? Après avoir posé la question aux aides soignants et infirmières, on m'a conseillé de m'adresser aux internes, qui m'ont conseillé de la poser au chef de service… Ce que je fis…La première fois que j'ai posé la question, j'appris ainsi, outre le fait que ma question agaçait, car le ton de la réponse ne laissait pas de doute à ce sujet, que j'avais été opéré par « l'interne de garde »… Deux jours plus tard, patient mais opiniâtre, je repose ma question lors du tournage de talons, et le Mandarin se retourne vers ses étudiants et leur demande : « C'était Arnaud ? » les poussins acquiescent. C'était Arnaud. Et ils s'en vont. L'enquête progresse. Pas moyen, ce jour-là, d'en savoir davantage. Ce ne sera que la veille de mon départ, que, satisfait sans doute de se débarrasser d'un patient qui l'était assez peu, le Ponte concéda quelques mots au dossier que j'incarnais. Aujourd'hui, je le bloque, je lui parle, il ne pourra pas m'ignorer. Au tournage de talons, je passe à l'attaque. Je synthétise les résultats de mon enquête, et lui pose donc la question à dix euros :  « Pourriez-vous me dire qui m'a opéré ? Il s'agit d'un interne, qui se prénomme Arnaud… » Alors le chef me donne son nom, ajoutant au passage, histoire de rendre ma requête ridicule, que c'était lui qui signerait de toute manière, le compte rendu opératoire, dont j'aurais copie avec mon dossier de transfert. De fait, j'aurai bien, deux jours plus tard, un compte-rendu opératoire, mais il ne sera pas signé par un nommé Arnaud… Ah ! Chère Glasnost !

Les internes, eux, en fonction de leur spécialité, je les voyais quand même plus souvent. Deux d'entre eux m'ont suivi (je n'étais d'ailleurs pas difficile à suivre puisque parfaitement immobile !) en particulier : l'interne en chirurgie (mais ce n'était pas Arnaud !) et l'interne en anesthésie. L'interne en chirurgie avait un gros défaut : il semblait avoir peur de moi (qui ne suis pas tout à fait monstrueux !) au point de débattre de mon cas avec l'infirmière sur le pas de la porte de la chambre, un pied dans le couloir. Ils restaient là, hors de portée de mes questions, de mes relances, et de mes calembours oiseux. Je le hélais : « Ouh ouh ! Je suis là ! » . Il finissait donc par venir me voir un peu comme à regrets, marchant à reculons, me lançait un « Cà va ? » rapide et hop ! Il repartait rapidement vers d'autres patients. Mais un jour, miraculeusement, il m'a parlé, non pas de médecine, mais de lecture… «  Vous devriez lire un bon polar, çà vous passerait le temps ! » et il me conseille un auteur scandinave auteur, selon lui, d'excellents et gros ( !) thrillers et nommé Larsen ou Larson comme tant de scandinaves… (qu'ils me pardonnent !). Je verrai çà quand j'aurai deux minutes. La lecture, durant mon séjour à Salenvrac, restait quasi inaccessible. Je n'avais pas plus d'attention que de capacité à tenir la position du lecteur, suffisamment longtemps. Je redécouvrirai ces joies de lecteur à l'Espérance … Cher interne, avant de quitter l'hôpital, je lui ai quand même conseillé de travailler sa com, çà ne peut que lui faire du bien !

L'interne en anesthésie a une tête de fort en maths (qu'il doit être par ailleurs). Il est jeune mais bien, sérieux, discret jusqu'à paraître taciturne. Mais bon, il fait son boulot, c'est-à-dire le dodo et la LCD (non pas Liquid Cristal Display, mais Lutte Contre la Douleur), ce qui, dans ma situation s'est révélé bien utile. De lui, je me souviens dès avant l'opération. Il était venu me poser les questions rituelles : « Etes vous allergique à quelque chose ? Quel traitement prenez vous ?... ». Je garde le souvenir d'un type présent, qui fait son boulot mais qui reste un peu introverti. La relation que j'ai noué avec lui a donc été plutôt…soporifique ! Il faut bien le dire ! Ah ! Ces Internes !

 

Les infirmières

 

         Un seul infirmier pour un troupeau d'infirmières. Ici, pas de parité. J'utiliserai donc le féminin plutôt que le masculin, même si la grammaire française m'autorise à masculiniser mon propos en vertu du fait que « c'est le masculin qui l'emporte » ! Elles (donc) sont de caractère et d'abord très disparate ! Il y a de tout au niveau du caractère, du sérieux, etc…

Des infirmières calmes, çà doit exister, mais elles ont bien souvent tellement de choses à faire que chaque acte est effectué rapidement, pour qu'elles puissent filer et faire le reste.

L'infirmière, c'est elle qui sait comment tu es. Elle sait ce que tu as, ton traitement (c'est elle qui te le prépare), tes soins (c'est elle qui te les fait), les analyses diverses que tu as subies (c'est elle qui te prélève du sang, pose les perfusions, etc…). Lors des visites des professeurs, elle est là et c'est elle qui rappelle tout çà au groupe, quand je te dis qu'elle sait ! Là où son métier confine à l'admirable, c'est quand elle te parle en réalisant une intervention délicate, mais que ce dialogue sonne juste, pas seulement fait de mots pour occuper le temps et l'espace, mais une vraie conversation entre deux personnes. Cà, c'est du grand art. Bilan, le soin est fait sans aucun ressenti douloureux car tu as l'esprit occupé. Bien sûr, parfois le niveau baisse, mais, globalement, on peut tirer un grand coup de chapeau à ces professionnelles chez lesquelles on trouve de grandes qualités de technicité et de savoir faire, mais aussi humaines avec de grandes ressources de patience.

Un jour, une des deux Catherines du service vient me voir car il faut changer ma perfusion. Mon bras droit, le seul disponible, est déjà tuméfié de partout, il reste donc peu de place pour piquer à nouveau. En outre, mon anémie, dûe à d'importantes hémorragies durant l'opération, ne facilite pas la chose. Dans cette situation, en effet, les veines se disent : « Aïe, dur pour nous, cachons nous à l'intérieur ! » et de ce fait, sont difficiles à trouver ! Catherine prépare sereinement son matériel, pose le garrot, tapote de ci, de là pour trouver une veine, elle insère une aiguille… mais celle-ci quitte la veine et c'est raté. Je le sens aussi, car le dérapage est plus douloureux que la pose réussie d'une perfusion. Elle s'excuse, et moi, magnanime, je lui pardonne volontiers…Elle recommence donc une seconde fois. Je l'entends qui souffle, peine, pousse des « Ah ! », mais rate aussi la seconde tentative. Elle s'excuse à nouveau et me dit : « Cà va pas ! Je vous fais mal, j'y arrive pas ! Y'a des jours comme çà !...Bon, je refais une tentative et si çà ne marche pas, je fais appel à mon collègue… » J'adhère à l'analyse, pas d'acharnement, d'autant que chaque tentative ratée me laissera, je le sais, un hématome supplémentaire.

Bobo + bobo = Bobos !!

Elle s'y remet, me demandant le silence, pour qu'elle puisse mieux se concentrer. Je me tais… Raté de nouveau, encore un dérapage douloureux. Elle paraît à la fois soulagée d'avoir essayé une troisième fois et aussi d'avoir atteint la limite qu'elle s'était fixée. Elle enlève tout son matériel en disant : « Pas la peine ! Je vous envoie mon collègue ! » Et moi, je l'excuse, mais en pensant aux trois bleus que je vais me payer sur le bras grâce à elle…Quelques minutes plus tard arrive son collègue (l'homme infirmier !). Le temps de me glisser : « Bonsoir, je suis infirmier et je viens vous poser votre perfusion. » et il se met au travail, sans parler. Il est étonnamment concentré et au bout de quelques minutes c'est chose faite sans que j'aie même senti la piqûre. Un sacré infirmier que celui là ! Discret, peu bavard, mais très efficace, Mourad passait peu de temps mais allait rapidement à l'essentiel. Je l'ai revu quelques fois après cet épisode, et, toujours, il était dans cette démarche de prendre soin. Quelqu'un de bien, quoi ! Il est passé me dire au revoir un soir, alors, je lui ai dit tout le bien que je pensais de lui. Caresse positive de l'Analyse Transactionnelle, ou plutôt : On sait dire quand çà va pas, alors quand çà va bien, il faut le dire aussi ! Ah ! Ces infirmières !

 

 

 

Les aides-soignants

 

Les aides-soignantes sont un peu plus masculinisées que les infirmières, alors, on dit le personnel soignant… Plusieurs types de soignants existent.

D'abord, il y a ceux qu'on entend avant de les voir car ils ont une voix forte, qui porte loin. Ce sont ceux, parfois, qui invectivent en pensant stimuler, qui intimident en pensant aider, qui inquiètent en pensant dynamiser. Ils y en a même qui ne pensent pas, tout court. Ils prennent à parti l'entourage du patient, du genre « tu le fais maintenant ou tout le monde va penser que tu es … (au choix !) ». Ceux-là te retournent (trop) vite alors que tu es encore (trop) fragile et pensent ( ?) ainsi gagner quelques (trop) rares secondes. Ils s'agitent, semblent efficaces, mais n'ont aucun égard pour le rythme qui était le tien avant leur arrivée. Un peu comme une Ferrari en centre ville. Alors toi, tu souris, tu sembles te prêter au jeu, en as-tu le choix ? Le chantage est efficace alors tu marches. Tu te dis, vivement que ce soit terminé, sans trop de mal… Tu t'estimes heureux, ensuite, quand après avoir été secoué dans tous les sens, tu gagnes quelques minutes de calme dans un lit propre. Pour les « soignants » qui pratiquent de la sorte, le temps est compté, car, bien souvent, les minutes gagnées partiront en fumée (de cigarette) !

Certains aides-soignants sont là depuis trop longtemps, travaillent par habitude. L'un d'eux me disait : « Trente cinq ans de maison ! Toujours dans le même service ! » Et moi, je pensais : « Cà se voit ! ». La motivation au travail, a évolué. Vers le bas. Le moins. Le zéro. Ceux-là attendent une retraite qu'ils pensent bien méritée. Cette mise à l'écart participera donc, par un effet a contrario, à l'amélioration de la qualité du service. C'est eux qui te laissent, après avoir refait ton lit en parlant de leurs congés entre eux, avec la tablette juste un peu trop loin, ce qui te vaudra des efforts énormes, langue entre les dents, des mmmmhhh ! poussés pour tenter de… mais non ! L'une d'elles, me retournant sans aucun ménagement durant la toilette, m'a lancé :  « Y va pas faire sa chochotte quand même ! »  Auquel j'ai répondu en grommelant « J'voudrais t'y voir ! » accompagné in petto de quelques qualificatifs bien sentis ! J'aurais en effet, bien aimé échanger ma place contre la sienne, pour lui permettre de prendre la mesure de ses (mé)faits, de sa maltraitance… Mais on ne change pas de place dans ce jeu-là ! Jamais ! Comme dans le goulag d'Ivan…Ces trop vieux aides-soignants (parfois encore jeunes) sont tous des maltraitants potentiels. Leurs gestes n'ont plus de sens, leurs actes non plus. Leur nom ne signifie plus rien : ils n'aident plus personne et ne soignent plus non plus ! Ils effectuent des tâches : ils te tournent, te retournent, te lavent, te sèchent, en se parlant entre eux. A toi, ils ne parlent pas, tu disparais… Tu deviens un (beau) morceau de viande, une quelconque barbaque qu'ils traitent avec détachement. L'une d'elles eut un jour l'air surpris que je m'insinue dans la conversation. Ben quoi ! Ils parlent maintenant ?

Il y en a aussi, heureusement, qui pratiquent leur métier avec rigueur, intelligence, et respect. Capables d'avoir de la voix parfois, ils savent aussi la moduler en fonction des circonstances. Capables de rapidité mais aussi de prendre du temps quand c'est nécessaire. Capables de soigner en prenant soin, de parler en écoutant. Ceux-là sont des perles. Tu es heureux et soulagé de les voir arriver. Ils sont aidants, ils te comprennent, ils savent les turpitudes du patient à l'autonomie limitée. Une vraie empathie. Alors à eux, je dis merci !

Tout çà ne fonctionnerait pas sans un minimum de communication. Les équipes du matin croisent celles de l'après-midi, qui croisent à leur tour celles de la nuit, et ainsi de suite, car il y a, évidemment, une équipe présente vingt quatre heures sur vingt quatre (si !). Entre ces groupes de professionnels, les échanges d'information sont importants pour le suivi des patients. C'est ainsi que Gilles, mon second voisin, dit un midi à l'aide soignante qui lui apportait son plateau repas qu'il n'aimait pas le fromage et qu'il souhaitait ne plus en avoir. « Pas de problème ! Je vais le signaler et vous aurez autre chose à la place ! » Alors, elle l'a signalé. Comment ? Je ne le sais pas. Mais le mot « plus » a dû être utilisé. Elle a probablement écrit un message du genre : « Plus de fromage pour le 520 F ». Ce que la cuisine, dans son impeccable compréhension de la langue de Molière, a traduit par « + de fromage pour le 520F », ce qui fait que Gilles, dès la réception du message par la cuisine, a eu du fromage à tous les repas, même quand il n'y en avait pas au menu ! Pour quelqu'un qui n'aime pas, c'est beaucoup ! Le mot peut être traduit dans les deux sens, il eût mieux valu, dans ce cas, utiliser le mot « davantage » car, comme dirait Boby Lapointe : « Davantage d'avantages avantagent davantage ! » Ah ! La communication !

 

 

Les stagiaires

 

Durant ce séjour, j'ai eu à croiser de nombreux étudiants. On m'a régulièrement confié à leurs mains (parfois peu) expertes. Chez les stagiaires, on trouve le pire et le meilleur. Il y a des jeunes, des moins jeunes, des sérieux, des moins sérieux, des qui comprennent, et d'autres qui ne comprennent pas … mais çà, c'est comme partout. Et comme dit l'autre, les cons c'est toujours les autres ! Je garde quelques exemples de stagiaires. Cette jeune stagiaire que j'avais prise pour une infirmière en formation. Je la trouvais très concentrée, très sérieuse. L'infirmière lui montrait le geste, en donnant les explications du mode opératoire et elle suivait avec une attention impressionnante, gravant dans sa mémoire, et au fur et à mesure, chaque geste et son explication. Une vraie bonne stagiaire quoi ! C'est elle, sous les yeux de l'infirmière, qui me fit un jour une prise de sang parfaite, même pas mal ! Un bon point pour elle ! Elle est en fait en formation de Sage Femme, en première année après une année de fac de médecine. Un beau métier qu'elle envisage avec beaucoup de sérieux, de réalisme, et qui lui ira sans doute très bien.

Toute autre était Peggy ! Oh ! Bien gentille, cette femme d'une trentaine d'années a démarré sa formation d'infirmière sur un tard. Elle cumule dans chacun de ses actes, une énorme envie de bien faire et une sorte de stress d'  « Etre à la hauteur ». Ce stress la bloque, la paralyse, lui interdit toute forme de clairvoyance, de compréhension des situations…Bref, elle fait des bêtises ! Elle s'éparpille, se morcelle, et parvient ainsi difficilement à destination. Ainsi, quand les tâches qui lui sont confiées sont du « nursing ». Tu t'accommodes d'un lit pas trop bien fait, d'un dos mal rincé qui picote pendant l'après midi (soins d'hygiène et de confort), çà passe encore…Tu peux encore le supporter, mais quand il s'agit de refaire seule ton pansement, tu commences à t'inquiéter sérieusement ! Alors tu te dis que tu ne vas pas la laisser faire n'importe quoi. Etre blessé comme je le suis au poignet et à la cuisse offre la possibilité d'observer les soins qui me sont prodigués. J'ai suffisamment observé pour pouvoir le faire moi-même aujourd'hui. Quant à Peggy donc, tu imagines la vigilance qui a été la mienne quand elle est venue, seule, pour me refaire mes deux pansements ! Elle installe le matériel stérile, et déjà, je la vois qui panique. « Cà, c'est ici, euh ! Non ! Là… Euh… » Et moi je me dis « Bon, mon gars, il va falloir être formateur… » Et j'ai pris le parti de lui dire tout ce qu'elle devait faire, l'ordre des choses en quelque sorte…

-         Attention ! Ce qui a été touché n'est plus propre, il faut reprendre un autre coton !

-         Pour le pansement, çà n'ira pas comme çà. Là, vous allez mettre la partie collante sur la plaie. Coupez-le là et mettez-en un autre par ici !

Et Peggy disait : « Ah ! Ben oui ! Comme çà, çà doit aller… » Mais sans jamais émettre le sentiment qu'elle pouvait le faire… Oh ! Ce doute ! Il la bloquait dans toutes ses actions. Ainsi, un jour qu'elle m'assistait durant la toilette, c'est-à-dire après que je me sois contorsionné pendant trois quarts d'heure dans mon deux m² pour laver moi-même tout ce que je pouvais, il restait encore deux morceaux de mon corps (beau) que je ne parvenais pas à laver seul : le pied gauche et le dos…Peggy me lave donc le dos… et puis s'en va chercher des draps ou autre chose… Je lui ai donc, à son retour, rappelé le bon souvenir de mon pied droit…  « Ah oui ! C'est vrai ! » Ben voyons… Pauvre Peggy, il me semble qu'elle aura du mal à satisfaire aux exigences du diplôme d'infirmière… Elle a du courage, mais çà ne suffira pas. Tu te l'imagines diplômée, et toi malade ? Au secours ! Sauve qui peut ! Quoique les malades guériraient peut-être tout seuls de peur d'avoir affaire à elle ! Auto guérison ou guérison spontanée, après tout, pourquoi pas ?

         Au rayon des stagiaires, j'en ai croisé trois exemplaires à l'hôpital qui étaient en formation de kinésithérapeute. Les deux premiers venaient de démarrer leur seconde année et paraissaient tout feu tout flamme. La première a débarqué un après-midi, trois jours après l'intervention. Elle s'est  présentée, et a commencé par un massage très doux et très agréable de ma « mauvaise jambe ». Elle a continué avec quelques mobilisations, travaillé la flexion du genou, l'extension de hanche… C'est moi qui le dis, car elle n'a pas desserré les dents durant cette première séance de kiné, qui a bien dû durer dix minutes, au bas mot ! « Bon, dit-elle, voilà pour aujourd'hui, à demain ! » Mais elle n'est jamais revenue ! Pourtant, un petit quart d'heure après cette formidable séance de rééducation, voici venir un jeune homme, armé de deux béquilles, qui lance en entrant : « Allez ! On va marcher ! » Stupéfaction du patient (moi) ! Et je réponds : « Euh ! Je ne crois pas, non ! » Air déçu du jeune stagiaire qui pensait sans doute détenir, en lieu et place de ces béquilles, deux baguettes magiques ! Ah ! Les rêves de l'enfance ! Lui, c'était guérisseur ! Le problème, son problème à lui, c'est que moi, je n'ai pas envie de jouer au kiné avec lui ! « Avez-vous jeté un coup d'œil à mon dossier, jeune homme ? 

-         Euh ! Non…

-         Eh bien, allez-y avant de dire n'importe quoi !

Et le voilà qui tourne les talons et file sans demander son reste, l'air penaud… Lui aussi n'est jamais revenu.

         Et puis, trois jours après ces deux expériences, est arrivé Guillaume. Présentation rapide, troisième année, massage en discutant du thème de son mémoire, flexions du genou en me guettant du coin de l'œil pour savoir quand arrêter. Du bon travail ! J'ai eu confiance dans son sérieux. Il n'a jamais franchi la limite de la douleur, et il a permis à ma jambe léthargique de se réveiller, comme çà, en douceur. Je l'ai vu trois fois, c'est lui qui m'a tiré du lit, remis debout le premier, qui a fait de mon 2m² un 3m² avec fauteuil ! Je suis réellement redevable de ces progrès (les premiers) à ce jeune homme d'origine dunkerquoise, rouquin, et promis à un avenir professionnel de qualité. Comme dit Corneille : « Aux âmes bien nées, … » Merci Guillaume !

 

 

 

 

         Les légistes

 

         Parmi les personnels nombreux et cosmopolites qui grouillent dans cet hôpital, j'ai eu l'honneur de recevoir la visite des deux Dupondt dans mon 2m². « Bonjour Monsieur, nous sommes médecins légistes ! » Et moi qui pense à nouveau « Mais je ne suis pas mort ! » Pour moi, légiste, c'est comme à la télé, ces gens un peu décalés, aux goûts morbides qui recherchent dans les cadavres les causes du décès. Ce que la personne a mangé, l'heure du crime, le trajet de la balle, enfin tout çà… Mais là, non. Le médecin-légiste-chef, flanqué de son assistant, m'explique que, mon accident s'étant déroulé sur la voie publique, la police a fait un constat sur les lieux et la consultation du légiste doit venir étayer ce dossier. Etonné, mais content de pouvoir participer, pour une fois, à une enquête de police, je l'encourage par un « Procédez ! » bien senti ! De fait, j'ai eu à expliquer l'étendue des dégâts, il a envoyé son adjoint Dupont chercher le dossier et les radios. Pendant ce temps, il a sorti son mètre ruban et a mesuré la cicatrice de mon poignet : 11,5 cm. Il l'a aussitôt scrupuleusement noté sur son cahier. Je me suis dit alors qu'il allait être heureux de pouvoir dérouler plus avant son instrument (de mesure !) en allant voir ma cuisse gauche, curiosité aux cinquante quatre agrafes… Mais non, point de mesure de ma cuisse, déception ! Un coup d'œil aux radios, quelques notes griffonnées sur son dossier et le voilà qui repart, toujours flanqué de son Dupont d'assistant. Voilà ma première rencontre avec la médecine légale qui s'achève. Exit les Dupondt, je dirais même plus, « Exondt les Dupit ! »

 

 

         Les Psys

 

         J'avais évoqué avec un infirmier mes soucis d'endormissement. En effet, au moment de me détendre et d'entrer dans le sommeil, je subissais des sortes de décharges sur tout les corps, qui me faisaient faire un bond sur mon lit, au grand étonnement de Gilles, mon voisin. Douloureux en plus. Et je ne parle même pas (tiens si !) de ce rêve où une personne s'approche de moi, me saisit le pied gauche, et le secoue vigoureusement. Réveil garanti ! L'infirmier (celui dont j'ai parlé, le roi de la perf) me suggéra d'en informer le psychologue du service, qui pourrait passer me voir et m'aider. Dans mon métier d'éducateur, des psys, j'en ai rencontré des tas. Avec certains, j'ai bien travaillé, avec d'autres, on se supportait, et avec d'autres encore…Mais bon, là, c'est différent ! On te propose un psy pour toit tout seul. Alors tu acceptes, vu que cette fois, c'est toi le patient. Alors tu attends… Tu attends… Tu te dis qu'il doit en avoir du travail ce psy (ce qui doit être vrai) ! Et puis, un jour, au moment où tu ne t'y attends plus, c'est-à-dire enfin au moment où ces rêves ont cessé, ou tu n'as plus de difficultés d'endormissement, au moment ou tu es guéri (de çà) le voilà qui arrive ! Grand, frisé, blouse blanche ouverte, dossier sous le bras, Sigmund entre dans la chambre 520 suivi d'une petite infirmière.

 hum! c'est lui!

Très prévenants, ils se présentent (un bon point) et suggèrent à mon voisin Gilles de faire celui qui n'entend rien pour mieux préserver le secret de l'entretien. Ah ! Ces psys ! A peine arrivés, ils savent déjà qu'ils vont sonder le tréfonds de ton âme, et en extirper des aveux, des secrets, des fantasmes si noirs, si secrets, si fantasmatiques qu'il faut rien moins que le secret pour en garantir l'expression. Alors mon voisin, bon enfant, assure qu'il fera de son mieux pour ne rien entendre de cet entretien, dont il connaît déjà, par ailleurs, la teneur puisque nous en avons beaucoup discuté ensemble… Mais quand il faut, il faut ! Alors commence l'entretien. C'est-à-dire que, dans un premier temps, c'est lui qui parle. Il m'explique le processus du traumatisme psychologique de l'accident. Puis il me pose des questions : « Avez-vous perdu connaissance (mais c'est, au moins, la huitième fois qu'on me la fait celle-là), avez-vous eu peur de mourir, racontez-moi votre chute, avez-vous l'impression de tomber au moment de vous endormir… » Alors je réponds de mon mieux, mais certaines réponses sont difficiles à formuler…Finalement, Sigmund  donnera son verdict : tout ce que je vis est normal dans ma situation et mes (petits) troubles disparaîtront dans quelques temps (plusieurs ont d'ailleurs déjà disparu), et en attendant, je pourrai absorber quelques (petits) cachets pour m'aider à m'endormir, voilà tout ! Ah bon ! C'est déjà fini ? Je suis presque déçu de ne pas pouvoir m'épancher p)lus avant…Mais bon, si Sigmund te dis que çà va, c'est que çà va ! Alors il se lève, salue et s'en va. Mais l'assistante, l'infirmière, elle reste. « What's  up ? » m'interrogeai-je. Elle m'explique que le service de traumato accompagne beaucoup de personnes victimes d'accidents et qu'une étude est en cours pour analyser les retentissements psychologiques de ces accidents sur les patients. Elle me demande si j'accepte d'y participer. Alors moi, tu penses, plutôt deux fois qu'une ! Elle me questionne donc sur ma vie d'avant. Qui je suis, mode de vie, métier, habitudes de vie, est-ce que je bois, est-ce que je me drogue, si je fais du sport, us, etc… Elle questionne sur les troubles liés à l'accident, qui doivent apparaître comme bien anodins dans son enquête. Je lui en parle et nous évoquons les vrais faux AVP (Accidents de la Voie Publique) qui ne sont autre que des tentatives de suicide, d'autolyse comme ils disent, ou d'assassinat… ceux qui se produisent en fin de soirée, après avoir picolé beaucoup trop, ou après avoir absorbé des substances « Wapdoowap » ! La tragique banalité de mon accident me saute aux yeux, et je me dis que, finalement, la rencontre avec les psys aura au moins servi à çà, à relativiser l'importance de mon accident… A me décentrer de ma petite histoire pour recommencer à regarder autour. C'est pas çà, le début de la guérison ? Enfin, l'assistante de Sigmund me demandera de participer à l'enquête à long terme, ce que j'accepte volontiers, moi l'ami de la recherche. Cà me permettra aussi de me souvenir de mon séjour à Salenvrac et de mesurer l'écart, c'est toujours bon à prendre ! J'adhère ! Merci les psys !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



08/03/2009
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