"520PF Plongée dans l'univers étrange de l'hospitalisation"

22 - Enfance ?

Enfance ?  

 

         J’ai trouvé que, dans toute l’adversité de leur situation, ces hommes et ces femmes ont, bien souvent, un regard d’enfant. Bien sûr, la dépendance dans laquelle nous nous trouvons tous à des degrés divers y participe. C’est en effet infantilisant de se retrouver, la quarantaine passée (parfois de beaucoup) dans des situations où l’aide de l’autre, le soignant, le valide, est nécessaire. Couper la viande, beurrer une tartine, se verser à boire, et je ne parle plus de pipi et caca ! Dès lors, le soignant, vêtu de blanc prend le pouvoir sur le patient, ou peut le prendre. Parfois, il apporte son aide sans enfoncer l’autre, mais, même avec les meilleures intentions du monde, le respect et tout et tout, on se sent tout petit quand on est aidé… La prise de pouvoir est effective, consciente ou inconsciente, le rapport de forces est en faveur du soignant, forcément. Le patient est à la merci du soignant. Merci, c’était la pitié, la grâce accordée. « Lord have mercy ! » say the english ! Du maître à l’esclave, au subordonné, du vainqueur au vaincu. Vae victis ! Malheur au vaincu. Alors, face à cela, les patients développent des stratégies. Certains se complaisent dans ce rôle, et demandent de l’aide pour tout, et rien… Sans arrêt. On se met alors à leur parler comme à des enfants, et ils ont l’air d’aimer çà… Moi, je ne veux plus être considéré comme un enfant, et ma réaction m’amène à vouloir faire seul le maximum de choses. Sans aide, même si c’est long, même si c’est difficile. Je préfère. C’est mon côté indépendant, libertaire, je n’aime pas le contrôle de l’autre sur moi… Ah là là ! Quel curieux homme je fais ! Mais moi, j’ai, en plus, des modèles qui me disent : « Vas-y ! Avance ! Fonce ! Tu peux le faire ! ».

         Ceux qui se font aider beaucoup sont peut-être aussi dans un autre type de relation, ils se voient davantage « clients » que « patients ». Ils ne se voient plus comme acteurs d’une relation patient-soignant mais plutôt dans une relation client-fournisseur de services. Du coup, le patient devient roi. Il reprend donc parfois le pouvoir, du moins dans ce sens où il peut exiger du personnel la satisfaction immédiate de certains souhaits. C’est aussi une attitude très contemporaine que de se considérer comme un ayant-droit, un allocataire, un bénéficiaire, et donc de vouloir tirer parti (profit) de cette situation, ce qui effectivement possible. Les droits du patient sont explicités. « J’y ai droit, je veux ! » sont des phrases qui sont parfois prononcées, comme aussi « Faites-le ! C’est votre travail ! » et pire encore « Vous êtes payé pour le faire ! ». Autres temps, autres mœurs (O tempora, ô mores !) mais ces positionnements sont de plus en plus fréquents. Ils sont, finalement, infantiles aussi, mais plutôt comme des propos d’enfants gâtés, qui veulent tout, tout de suite…

         Moi, j’aime pas çà…

         Sans doute parce que j’ai été, dans une vie professionnelle antérieure, celui qui passait l’urinal ou le bassin. J’y mettais précisément un point d’honneur à ne pas abuser de l’ascendant que j’avais sur ces personnes. Les abus de pouvoir ont un côté pervers. Ils sont généralement l’apanage de gens qui en ont été furieusement démunis. Ils ont eu, à une période de leur vie, à subir, parfois durement, l’ascendant de quelqu’un. Alors, d’une manière réactionnelle vraiment primaire (sans que la réflexion soit jamais présente) ils attendent désespérément d’être en possession d’une bribe de pouvoir pour…pouvoir en user à leur tour. Comme les kapos du goulag d’Ivan Denissovitch. Mais, hélas, comme nombre d’entre nous, oscillant entre souci d’égalité et perversité de la puissance.

         L’autre jour, le kiné qui me suit (il ne me précède pas !) ici a fait une « blague » à une jeune infirme qui se déplace en fauteuil roulant électrique. Sur cet appareil, deux manettes, situées à l’arrière, hors de portée de l’utilisateur, permettent de débrayer les deux moteurs électriques du fauteuil. Alors lui, « pour rire », a débrayé les deux moteurs du fauteuil de cette femme, qui se demanda brutalement pourquoi son fauteuil ne roulait plus. Drôle ? Ou abusif ? Pour moi, c’est bien sur l’air du « Ah ah ah ! C’est très drôle ! » (rire jaune) que se joue une scène venant renforcer la dépendance de la jeune femme. On y rit à ses dépens. Si tant est que l’on rie…J’ai, à ce moment manifesté mon mécontentement, disant qu’on ne fait pas cela, que ce n’est pas drôle…  Mais le jeu pervers s’est déroulé malgré tout. Qui rit ? Celui-là qui a fait la blague. Celui qui a renforcé l’idée de dépendance de cette jeune femme en la mettant littéralement en panne. Seule, elle ne peut rien faire. C’est l’abus de pouvoir dans toute sa (non) splendeur… Et l’autre, la jeune femme, qui a été élevée dans les Centres de Rééducation, et qui a (pauvre de nous !) intégré la hiérarchie, la distribution du pouvoir, et sa place à elle dans celle-ci, elle rit aussi… mais son rire a quelque chose de tragique, un rire forcé, que peut-elle faire d’autre. Ne riait-on pas aux bons mots de Sa Majesté, même s’ils n’étaient pas drôles ? Si le Kapo plaisante, Ivan rit. Il n’a pas à y réfléchir, il n’a pas d’autre rôle possible… Ah ! Le pouvoir !

         Mais le séjour ici comporte un je-ne-sais-quoi qui me rappelle les enfants que j’ai longtemps accompagnés en colonies de vacances. Mais aussi celles que j’ai vécues étant enfant. On y retrouve aussi le regard d’Ivan. Dans l’horreur du goulag, et dans la difficulté de l’hospitalisation, le regard de l’enfant permet de solutionner certaines difficultés de manière simple, pratique, concrète. L’intelligence pratique de l’enfant se retrouve dans la débrouillardise, dans les petits bénéfices, les trocs, le rab… Tout çà est du domaine de l’enfance. Les larmes aussi… L’autre jour, un papi m’expliquait à demi-mots comme il lui était difficile de vivre loin de sa maison. Mais surtout de ses chiens ! En racontant cela, il avait des trémolos dans la voix et les yeux embués…Comme un enfant…

         Les enfants s’adaptent très vite à une nouvelle organisation. Ils ne questionnent pas le système, il l’intègre directement comme il le ferait des règles d’un jeu. Il vivra ce jeu comme il vit sa vie. Le patient se retrouve aussi dans cette situation. Le système l’absorbe, il est pensé pour çà. Quand tu arrives, on te pose le cadre (non négociable) dans lequel tu vas évoluer. C’est un ensemble de règles, de cadres, d’obligations, d’horaires.

-         Vous mettrez chaque jour ces bas de contention, c’est pour la phlébite !

-         Vous irez en kiné dans la salle XY, à 11h30 et à 16h00.

-         Les repas sont servis de telle heure à telle heure.

Tu intègres çà un peu à la fois… Et, à la fois, comme toute règle, c’est en même temps une contrainte et un cadre sécurisant. Cà te rassure et çà te sécurise. Tu penses : « Comme on est bien pris en main, comme on est bien encadrés ! » Et çà te rassure. Tu te dis que l’organisation va bien répondre à tes besoins et te mener ainsi vers la guérison. Et çà t’inquiète aussi parce que ton temps, donc ta vie, est contingenté, organisé par une entité qui est supérieure à toi, et qui te l’impose. Que devient donc ta liberté, camarade ? On te mènera à ta guérison, tu n’as qu’à suivre les indications. Monte dans le train et laisse-toi faire ! Ici, on ne discute pas cette organisation, on peut, éventuellement, la questionner, on aura peut-être une réponse. Mais on ne remet pas en cause le système (qui, reconnaissons-le porte ses fruits !) Vania Denissovitch, ne remet, à aucun moment, en cause le fonctionnement ou même la raison d’être du goulag. Il ne tient compte que des données de l’organisation, en tentant, à chaque fois, d’en tirer le bénéfice maximum.

         Parfois, de ci, de là, un patient est réfractaire… Il nie tout en bloc : son état, les soins, le séjour, les rééducations, l’alimentation, etc… Manque d’adaptabilité ? Ecart trop important entre ce qu’on envisageait et la réalité ? Manque de capacités enfantines d’accepter le système comme il est ? Ou alors, trop enfant encore, peut-être : « Je veux ma maman ! » Ce monde trop organisé apparaît comme hostile, il fait peur. Mon état est lui–même trop éloigné du supportable, du tolérable et m’angoisse, je ne m’attendais pas à cela, ni pour moi, ni pour cette vie en centre… J’ai connu un petit garçon qui s’est un jour réveillé  (après l’intervention chirurgicale) avec un gros appareillage fixé sur les os de sa jambe. Il ne voulait pas le voir et mettait toujours une couverture sur sa jambe. Il n’avait pas compris pourquoi cet appareil était apparu, brutalement, sur sa jambe ! Bien souvent, le refus provient d’un manque d’information sur la situation de la personne. Comme pour le petit garçon… Pour ces patients récalcitrants, il semble que la règle soit d’attendre. On attend qu’ils se calment, que çà se tasse, que tout revienne à la normale, à la norme. C’est hélas parfois impossible et les réactions de rejet sont parfois très fortes, armées d’une agressivité d’adulte cette fois. Ceux-là, au goulag, sont très vite éliminés. Ici, on attend qu’ils rentrent dans le rang, ou qu’ils décident de partir. Cela arrive parfois…



21/03/2009
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