"520PF Plongée dans l'univers étrange de l'hospitalisation"

11 - Le patient impatient

Le patient impatient

 

         Dans ma vie, quand je prends le temps d’y réfléchir, je me dis que j’ai perdu beaucoup de temps à attendre. Je suis souvent, presque toujours, prêt à l’avance. Culture ? Education ? Mon père citait cette phrase : « L’exactitude est la politesse des rois » pour justifier sa rigueur horaire. Je suis tenté de la lui emprunter…Bien souvent ! Avec tout le temps que j’ai passé à attendre, je pourrai presque doubler mon temps de vie… D’autres disent çà du sommeil, mais moi, j’aime dormir ! J’ai souvent refusé d’attendre l’autobus, préférant la marche à pied. J’ai pourtant dû, bien souvent, attendre mon tour dans des salles d’attente, des couloirs, des antichambres, attendu dans la file à la caisse du supermarché, attendu au péage de l’autoroute, attendu que l’enfant que j’accompagnais aux toilettes ait « fini », attendu ma femme qui parlait (…), attendu le printemps, le retour du soleil, enfin… Et me voilà ici, aujourd’hui, à « L’Espérance », à nouveau contraint d’attendre. J’attends que mes os se consolident, j’attends l’heure de la séance de kiné, l’heure du repas, l’heure des visites, le jour du retour à la maison…Pour mes os, je fais le maximum. Ils le savent eux, que je n’aime pas attendre, ils me comprennent. Je leur parle, les encourage, je mange des laitages, et du poisson, la totale quoi ! Mais, parfois, je doute un peu que cela serve à quelque chose… La statistique, science qui peut tout dire sur tout, et rien sur quelque chose en particulier, dit qu’il faut compter de six à huit semaines pour qu’un cal de consolidation se forme sur un trait de fracture. OK. Mais qu’en est-il des polyfractures ? La statistique ne le dit pas. Cette catégorie n’est pas renseignée…Quand j’écris ces lignes, je suis entré dans la sixième semaine et le temps me paraît long. Comme aurait pu le dire Robinson, j’ai pu stabiliser ma situation sur cette île, mais j’attends quand même ma libération. Je souhaite, même si je vais bien, partir d’ici. Mon île, c’est vraiment cette seconde chambre, la 239 PF, où j’attends d’apercevoir une voile à l’horizon. J’attends que quelqu’un vienne un jour confirmer la forme physique dans laquelle je me sens, en me disant : « Excellent ! Voilà de beaux progrès ! Vous allez pouvoir vous remettre à marcher ! » J’attends aussi un nouveau vendredi, Robert étant parti vers de nouvelles aventures… J’attends ce matin le médecin. Il fait « son tour ». C'est-à-dire, qu’il visite (parfois très brièvement) ses patients dans leurs chambres. Cela prend du temps. Alors, j’attends. On m’a dit qu’il commence à 8h30, et il est déjà près de 9h… J’attendrai en fait jusqu’à 9h30, mais je ne le sais pas encore…Je retrouve donc l’ambiance salle d’attente, arrêt d’autobus, couloirs et antichambre, enfin tous ces endroits où l’on poireaute. L’attente…Et mon cerveau rêvasse, j’en arrive à penser que « La tente latente la tente, la tante ! »

L’autre jour, on me présente un nouveau stagiaire : « Monsieur Machin, Stagiaire » et je réponds : « Truc ! Patient impatient ! » Par moments la paranoïa me guette, et je me dis que tout, autour de moi, semble fait pour que j’attende.

Toi, de ton côté, tu te dis que tout ce que tu devais faire est fait, tu as beau regarder autour de toi, rien, tout est prêt, tu es prêt ! Le truc, c’est que çà  ne suffit pas ! Robinson, ayant préparé une expédition hors de son île, part. Toi non. Tu dois attendre l’autre. L’autre médecin, responsable, administratif, employeur, secrétaire, épouse, enfant, …Tu attends… Tu te dis que, seul comme Robinson (avant Vendredi) tu serais déjà parti. En avant ! Quitte à regretter ensuite, quitte à oublier des choses, quitte à te tromper. Mais tout cela semble préférable à l’attente.

Et puis, à 9h30, le médecin passe et met fin à cette rêverie. A 9h32 il est déjà reparti et tu te sens frustré de cette démesure entre ton attente et l’évènement. Si longue attente et si bref évènement ! Ah ! Si seulement j’étais patient !

 

« Je suis trop impatient. J’ai toujours ce défaut-là. En plus, mon impatience augmente d’année en année. » Hennig Mankel « Les morts de la Saint Jean » p 181

 



11/03/2009
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